METTRE FIN AU FLÉAU DE L'ÂGISME

 

ÂGISME 

ORDINAIRE

En février dernier, l’AFRACB a convié les acteurs et actrices de la communauté francophone de la C.-B. à un atelier de sensibilisation sur l’âgisme. Ce phénomène social, par lequel des personnes sont discriminées en raison de leur âge, s’apparente au sexisme et au racisme. Et malheureusement, l’âgisme est appelé à prendre de l’ampleur, notamment à cause du vieillissement de la population. Tour d’horizon. 
 

L’animation de cet atelier de sensibilisation a été confiée à Jessica Dupuis, intervenante psychosociale spécialisée en psycho-gérontologie et aujourd’hui à l’emploi de la Fédération des aînées et aînés francophones du Canada (FAAFC). Celle-ci a d’emblée qualifié l’âgisme de phénomène ordinaire, parce qu’il est profondément inscrit dans les codes sociaux. « Nos perceptions à concevoir et vivre le vieillissement sont très péjoratives et discriminatoires, et ce, sans même nous en rendre compte. » Selon elle, nous sommes constamment bombardés par une image négative du vieillissement. « Les compagnies pharmaceutiques misent sur notre peur de vieillir, et la commercialisation de leurs produits mettent de l’avant des stéréotypes de beauté, tant pour les femmes que pour les hommes. » 

La pandémie, vecteur d’ostracisation des ainés 

Avez-vous déjà remarqué le langage utilisé pour décrire les aînés depuis le début de la pandémie? Jessica Dupuis s’en offusque et relève la charge qualificative qui se cache derrière des termes en apparence banals. « Les médias et les gouvernements parlent de Nos aînés qu’il faut protéger, comme si cette tranche de la population leur appartenait, et qu’il fallait défendre ces petits êtres vulnérables. » La pandémie a également permis de mettre en lumière l’infantilisation dont sont victimes les aînés. « Ma belle Madame Jodoin, il faut changer votre couche! » Pour Jessica Dupuis, cette façon d’adresser une condition physique est lourde de sens et humiliante. « Il faut éduquer le personnel du réseau de la santé aux impacts des termes utilisés. Ce n’est pas une couche d’incontinence, mais plutôt une culotte d’aisance. »

La travailleuse sociale va encore plus loin, insinuant que ce langage est souvent le premier pas vers la maltraitance chronique dont souffrent plusieurs aînés en résidence. « Le fait de vivre dans un établissement où l’on a besoin de soins quotidiens, dans une situation de vulnérabilité de surcroit, met la table pour la création d’un rapport de forces inégales entre individus. On verra souvent le développement d’une prise de pouvoir malsaine sur la personne aînés », déplore-t-elle.
Le même phénomène s’applique en milieu de travail, où l’on décrit les aînés comme incapables de s’adapter aux nouvelles technologies. Pire encore, les aînés n’auront souvent pas droit à la formation continue en entreprise sous prétexte qu’ils ne peuvent plus apprendre. Ils sont aussi envoyés à la retraite très tôt, car on ne reconnait pas leur expertise et leur potentiel.

Les aînés à travers le miroir tordu des médias

Faisant souvent la promotion d'un vieillissement négatif et polarisé, les aînés sont représentés de façon dégradante dans les médias : isolés, vulnérables, fragiles, maltraités, arnaqués. « On y alimente aussi le culte de la jeunesse éternelle, insiste Jessica Dupuis. Il y a un grand marché pour les crèmes anti-âge et tous les produits qui préviennent le vieillissement. » Il en résulte un message sans équivoque : vieillir c’est mal, et il faut rester jeune pour demeurer pertinent dans notre société.

Cette distorsion de la réalité est d’autant plus étrange que le fait de vieillir est un phénomène tout à fait normal et inévitable, qui touche tous les êtres humains. « La seule différence, c'est qu’on vit notre vieillissement de façon différente en raison de nos modes de vie, de notre personnalité et de notre hérédité », martèle l’experte.

Par ailleurs, les gouvernements aussi décrivent en termes négatifs le vieillissement. Selon eux, les aînés ne sont rien de moins qu’un fardeau économique, une catastrophe pour notre société, « un tsunami gris ». Or, d'ici 2060, la moitié de la population du Canada aura plus de 50 ans. Selon Jessica Dupuis, la catastrophe annoncée est ailleurs. « C’est la réponse des gouvernements et des entreprises à ce renouveau démographique qui est la pire des choses : la création de tours à logements où on ne retrouve que des aînés et où tous les services sont offerts sous un même toit, de la coiffeuse à la pharmacie, de manière que les aînés ne soient jamais à la vue de la population active. »


OK Boomer : tous les aînés dans le même panier 

En 2020, les générations plus jeunes ont affublé les aînés d’un quolibet condescendant : Ok Boomer, qui s’est transmis comme une trainée de poudre dans les médias. L’expression est utilisée pour fermer le clapet d’une partie de la population des aînés qui s’affiche, soit réfractaire aux changements, soit mal éduquée vis-à-vis des enjeux sociaux. « C’est dommage, car cette expression dépeint maintenant tous les aînés, alors que la plupart font état d’une belle ouverture d’esprit face aux jeunes et à leurs revendications », insiste Jessica Dupuis.

Tout récemment, aux États-Unis et dans le monde, des communautés entières se sont mobilisées avec raison pour combattre le racisme. « Or, qui ira dans les rues avec des pancartes pour dénoncer les conditions de vie des aînés? On se scandalise du racisme, on se scandalise du sexisme, mais pas de l’âgisme, celui-ci est encore toléré dans notre société. » Par ailleurs, il apparait encore injuste de présenter les aînés comme des revanchards, triste et déprimés, car de nombreuses études font état du fait que ce sont les 14-25 ans qui sont les plus malheureux.

Jessica Dupuis a terminé cet atelier de sensibilisation sur une note d’humour, citant Billie Burke. « L'âge n'a pas d'importance sauf si vous êtes un fromage. »

Bonne vieillesse!